

La PACHAMAMA
Je me suis réveillé à genoux dans le patio d'une maison, la tête au dessus d´un trou. L'orifice creusé à même le sol ne semblait cependant pas assez vaste pour contenir mon cadavre en un seul morceau. Avaient-ils l'intention de le découper ? De plus, le cercle était entouré de confettis : illogique. Si c'était pour me jeter dedans, pourquoi l'avoir cerclé de morceaux de papier colorés ? Mon enterrement était-il une étape si longuement espérée ? Le processus d'une extermination logiquement pensée et organisée ? Et puis pourquoi avoir planté autour des cigarettes à l'envers ? Pour une crémation ?
Régulièrement on se glissait dans mon dos pour me murmurer des instructions que je peinais à comprendre mais que je m'appliquais, parfois après avoir fait répéter, à exécuter sagement et méthodiquement. Les mains scrupuleusement jointes, je venais de laisser tomber en pluie dans la fosse une poignée de feuilles de coca puis de graines de quinoa. J'étais maintenant en train de parsemer le contour de ma propre tombe avec des confettis. Respectant les instructions de mon guide spirituel, les deux mains impérativement réunies, je saisissais le petit verre d´alcool pur à 96 degrés que l´on me tendait et je le versais par dessus mes précédentes offrandes. J'appliquais rigoureusement les mêmes consignes et les mêmes gestes avec de la liqueur de café, du Get 27, de la téquila, de la liqueur de banane, de la bière blonde et de la bière brune, du vin rouge et du vin blanc, de la chicha* puis terminais mes offrandes par cette merveilleuse boisson gazeuse américaine qui nettoie parfaitement les clous rouillés et occasionnellement votre estomac lorsque vous avez des soucis de transit en voyage.

Je reprends lentement ma place et mes esprits dans le cercle lorsqu'un plein verre, orange de plastique et rouge de vin s'avance gaillardement vers moi. Rodrigo, parcourt sans cesse l'assemblée avec ses trois verres et veille scrupuleusement à ce que personne ne meurt de soif. Il les remplit, les propose aux convives devant lui, attend patiemment leur retour en discutant et plaisantant avec les buveurs puis continue son tour de garde. Quelques gouttes par terre en hommage à la Pachamama et j'engloutis ma ration de raisin fermenté. Alors que mon corps réalise ce qui lui arrive, Rodrigo me remercie chaleureusement, me gratifie d'un grand sourire et passe au suivant. On me tape sur l'épaule et mes yeux tombent (nez à nez) sur une grande assiette de pois chiches épicés et de pommes de terre. A peine ai-je fini mon plat qu'instantanément une soupe de lama se jette confortablement sur mes genoux puis une autre spécialité locale puis Rodrigo est de retour... il a eu le temps de servir la trentaine de convives. Quelques images me revenaient vaguement : je me revoyais en cercle quelques heures plus tôt au sommet de la colline de cactus, le soleil écrasant la Quebrada comme pour dominer son relief original, tournant en ronde et dansant avec tous ces musiciens au son du charango, des guitares et des flûtes. Au coeur du cercle, les cartons de packs de « vino toro » et ses cadavres de briques formaient désormais un autel sur la Terre Mère, vestiges du début de la célébration, témoins de l'hommage rendu, authentiques ruines d'une respectueuse cérémonie déjà bien entamée... John samouraï, qui devait évidemment une partie de son nom à son faciès mongol, nous expliquait sa quinzaine d'enfants, sa philosophie de vie, ses familles éparpillées dans différents pays, sa pluriculturalité puis surtout que "c'est la vie de faire des enfants, c'est pour cela qu'il faut être fort et de toute manière on ne peut pas refuser à une femme de lui faire des enfants". Sa voix était régulièrement couverte par les envolées mélodiques traditionnelles des musiciens mais lorsque le charango magique de

Daniel Ambrosio retentissait dans le soleil couchant, plus aucun bruit parasite ne subsistait. Joueur émérite et fidèle parmi les fidèles, référence parmi les maîtres du genre ici comme à l'étranger, musicien reconnu parmi les professionnels, le Monsieur charango national interprétait avec sa main magique que dis-je, caressait amoureusement les frètes, frisait sensuellement les cordes, bruissait sensiblement les fils puis soudainement, dans une transe chamanique accompagnée de grimaces de douleur, cinglait la caisse comme si elle devait lui rendre des comptes et relançait le bal musical en renvoyant les fidèles sur la piste improvisée. Quant à Augustin, vieil argentino italiano, dont le singulier visage européen contrastait avec ses collègues indigènes, flûte de pan au cou et charango en bandoulière, il nous interprétait, entre deux classiques du pays, ses airs originaux sur lesquels les convives improvisaient allègrement. Le rythme semblait traverser l'assemblée, transcender les danseurs, habiter « los jugadores »; chacun respirait des notes et transpirait des mélodies comme si la Terre Mère, la Pachamama, celle à qui l'on rendait hommage, nous soufflait ses gammes à travers nos piétinements.
D'autres mots soufflés à l'oreille me ramènent à la réalité. Je dois maintenant renouveler le rituel des liquides, non plus en les versant simplement par dessus mes premières offrandes mais plutôt en les ingurgitant, et ce pour chaque liquide, sous la forme d'un shooter. L'enchaînement est de rigueur car chaque nouveau verre remplace le précédent et il me faut basculer sans sourciller. Aucune pose ne s'impose ? Le suivant est rempli et se réchauffe déjà entre mes mains. A peine ai-je cligné des yeux pour me remettre de ma descente infernale que l'on me propose du temps. Du temps ? Je réalise au bout de quelques secondes que c'est désormais MON moment, MON hommage, que je dispose maintenant de toute la liberté voulue pour m'exprimer et remercier la Terre Mère, la gratifier et lui demander en retour ce que je désire. Je savoure ces minutes pour échanger enfin seul à seul avec elle, lui exprimer mon immense respect, ma reconnaissance, ma gratitude avec mes mots. J'ai tant de choses à lui dire que les images se bousculent et se perdent dans ma tête : par où commencer ? Merci pour ta générosité certes mais par dessus tout pour ta tolérance. Merci pour ton absence de rancune, pour ne pas exploser lorsque les hommes te déchirent, t'arrachent tes racines, te lapident les veines, t'éventrent, t'étripent, te sucent jusqu'à la moelle, te vident de tes riches entrailles sous l'avide autel de la cupidité, t'utilisent comme décharge puis t'abandonnent lâchement avec mépris. Merci pour tes multiples variations et infinies déclinaisons, pour nous rappeler que richesse est synonyme de diversité (faut-il voir un parallèle avec une métaphorique leçon humaniste ?) merci pour... A peine relevai-je la tête pour reprendre en partie mes esprits qu'une pluie de confettis, signant la fin des respectables hostilités, s'abat littéralement sur moi.
En fond de cette atmosphère enfumée, Rafaël aux platines, alterne entre un air de cumbia et de reaggaeton. Les trois chambres de la maison d'Andrès et Laura sont remplies de lits superposés sur lesquels on discute, palabre, me présente à la mère, la grand-mère, les enfants, les cousins qui jouent à la console (difficile d'ailleurs de différencier ceux qui vivent ici de ceux qui prennent part à la célébration), parle du pays, de la France, de la fête, du coût du voyage et du niveau de vie, de la cérémonie, des voisins qui sont venus et chez qui on la fera plus tard ou chez qui on l'a déjà célébrée car l'hommage rendu à la Terre Mère, la terre nourricière m'explique Antonio, « celle qui me fait vivre tous les jours », ne s'effectue que pendant le mois d'août.
- On ne la fait qu'une seule fois chez soi. Le week-end ou le jour suivant, on la célèbre chez un voisin ou un ami. Elle peut être réalisée tous les jours mais c'est plus souvent en fin de semaine afin de prolonger plus facilement la soirée. D'ailleurs, on est déjà demain, il est largement temps d'aller bouger son corps.
- Vamos al baile. CUMBIA !!
Vite. Le temps présent est déjà passé au futur.
* Liqueur de maïs



LE GRAND ALTIPLANO
















BATEAU OU TARD








